dimanche 29 juin 2014

La fabrication de la mémoire, Siri Hustvedt

«Nous fabriquons des histoires, après tout, à partir des matériaux sensoriels fugaces qui nous bombardent à chaque instant, suite fragmentée d'images, de conversations, d'odeurs, et le contact des objets et des gens. Nous en effaçons la plus grande partie afin de vivre dans un semblant d'ordre, et ce remaniement de la mémoire se poursuit jusqu'à notre mort.»
Siri Hustvedt, Tout ce que j'aimais, p.157.

Oublier, Oscar Munoz



Comment se fait-il que certains tracés deviennent des documents et d'autres non? Autrement dit, que certains événements, certains images soient mémorisés, fixés alors que d'autres sont immédiatement effacés de la mémoire?

samedi 28 juin 2014

Tout ce qu'il reste de, Boltanski


Recherche et représentation de tout ce qu'il reste de mon enfance, 1969, 9 pages, 17,5 x 26,5
«On ne remarquera jamais assez que la mort est une chose hon-
teuse. Finalement nous n'essayons jamais de lutter de front, les
médecins, les scientifiques ne font que pactiser avec elle, ils luttent
sur des points de détail, la retardent de quelques mois, de quelques
années, mais tout cela n'est rien. Ce qu'il faut, c'est s'attaquer au
fond du problème par un grand effort collectif où chacun travaillera
à sa survie propre et à celle des autres.
   Voilà pourquoi, car il est nécessaire qu'un d'entre nous donne
l'exemple, j'ai décidé de m'atteler au projet qui me tient à coeur de-
puis longtemps: se conserver tout entier, garder une trace de tous
les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés, de
tout ce que nous avons dit et de ce qui a été dit autour de nous, voilà
mon but. La tâche est immense et mes moyens sont faibles. Que
n'as-je commencé plus tôt? Presque tout ce qui avait trait à la pé-
riode que je me suis d'abord prescrit de sauver (6 septembre 1944-
24 juillet 1950) a été perdu, jeté, par une négligence coupable. Ce
n'est qu'avec une peine infinie que j'ai pu retrouver les quelques élé-
mente que je présente ici. Prouver leur authenticité, les situer exacte-
ment, tout cela n'a été possible que par des questions incessantes et
une enquête minutieuse.
    Mais que l'effort qui reste à accomplir est grand et combien se
passera-t-il d'années, occupé à chercher, à étudier, à classer, avant
que ma vie soit en sécurité, soigneusement rangée et étiquetée dans
un lieu sûr, à l'abri du vol, de l'incendie et de la guerre atomique,
d'où il soit possible de la sortir et de la reconstituer à tout moment, et
que, étant alors assuré de ne pas mourir, je puisse, enfin, me reposer. »
Christian Boltanski
Paris, mai 1969
Christian Boltanski, texte paru dans l'édition originale de Recherche et présentation de tout ce qui reste de mon enfance, 1944-1950, livre d'artiste, 1969.


Le livre est composé de photocopies de document: une photo de classe, un morceau de pull over, une chemise, un livre de lecture, un lit. Il s'agit d'un montage de vrai et de faux: Boltanski s'intéresse aux souvenirs communs, pas à la relique singulière, malgré ce que le texte dit.





Album de photo de la famille D. 1939-1964, 1972
46 pages, 30x21 cm


Dans Album de photo de la famille D., on retrouve exactement la même obsession de la construction d'une mémoire clichée, d'une mémoire-type commune à tous. Boltanski agrandit au même format plusieurs photos d'un album confié par un ami, Michel Durand. De ces images, il réalise une première oeuvre exposée pour la première fois à la Documenta 5 en 1972: «Je voulais, moi qui ne savais rien d'eux, tenter de reconstituer leur vie en me servant de ces images qui, prises à tous les moments importants, resteraient après leur mort comme la pièce à conviction de leur existence. Je pus découvrir l'ordre dans lequel elles avaient été prises et les liens qui existaient entre les personnages qu'elles représentaient. Mais je m'aperçus que je ne pouvais aller plus loin car ces documents semblaient appartenir aux souvenirs communs de n'importe quelle famille, que chacun pouvait se reconnaître dans ces photos de vacances ou d'anniversaire. Ces photos ne m'apprenaient rien sur ce qu'avait été réellement la vie de la famille D., elles me renvoyaient à mes propres souvenirs ». 

vendredi 27 juin 2014

La tendresse des pierres, Marion Fayolle


«Si j'avais dû trouver un élément pour symboliser mon père, j'aurais choisi les pierres. Mais, attention, pas les galets lisses et doux. Non, plutôt les rochers qui piquent les pieds si on leur marche dessus sans chaussures. Ceux qui sont recouverts d'aspérités. Ceux qui râpent, qui coupent, qui sont agressifs et froids. Mon père était un rocher sur lequel on aurait aimé s'agripper sans se blesser. Sous lequel on aurait aimé s'abriter sans se sentir menacé. Souvent, je me suis entaillé les doigts en m'accrochant trop à lui. J'espérais trouver un endroit plus doux dans la complexité de ses reliefs mais en général, je mettais les mains là où il ne fallait pas. C'était très compliqué de trouver une position confortable contre lui. Ca pouvait arriver par hasard mais c'était très rare.

Je pensais que la maladie et toute sa malchance auraient fini par le rendre plus tendre. J'avais vu un documentaire qui expliquait comment les pierres devenaient des galets puis du sable fin, à force d'être secouées par la mer, enroulées dans ses vagues puissantes. C'était le principe de l'érosion.

Du coup, je ne comprenais pas vraiment comment il pouvait rester aussi piquant après tous les bouleversements qu'il avait eus. J'imaginais que tout ça aurait fini par faire de lui un homme doux, lisse et inoffensif. J'avais pourtant l'impression, qu'au lieu de le polir, la maladie l'avait mangé peu à peu mais sans pour autant aplanir sa surface. Non, c'est pas tout à fait vrai. Il avait en lui un peu plus de tendresse qu'avant mais on continuait à se couper les doigts et à se blesser si on l'enlaçait de trop près.»

Marion Fayolle, La tendresse des pierres, Magnani, 2013
Marion Fayolle, La tendresse des pierres, Magnani, 2013
Marion Fayolle, La tendresse des pierres, Magnani, 2013
Marion Fayolle, La tendresse des pierres, Magnani, 2013
Marion Fayolle, La tendresse des pierres, Magnani, 2013
Marion Fayolle, La tendresse des pierres, Magnani, 2013
Quelques autres projets de Marion Fayolle:

Marion Fayolle, Les coquins (extrait), Grandpapier, 2014
Marion Fayolle, Les coquins (extrait), Grandpapier, 2014
Marion Fayolle, Les coquins (extrait), Grandpapier, 2014

Illustrations réalisées pour la presse





Liens: Marion Fayolle, Blogue

mercredi 25 juin 2014

Mots collectés sur un trajet en vélo ou en bus, Frédérick Dumond

Frédérick Dumond, dérives'digest 2000,
impression numérique NB sur papier azyme alimentaire coloré (quatre couleurs)
17 p., non folioté , 157 x 77 mm
tiré à 15 exemplaires, retirage 2004, 15 exemplaires

Frédérick Dumond, il est indispensable® (poèmes aidés)
Bruxelles/Paris 1999/2004, 45x115mm (plié)
impression numérique NB sur papier 60g, bandeau bichro bleu/noir
tiré à 50 exemplaires
ensemble de poèmes écrits chacun à partir d’une notice de médicament
Je n'ai malheureusement pas trouvé de photos de l'intérieur du livre d'artiste dérives’ digest que j'avais découvert dans le Cabinet du livre d'artiste de Rennes lors de mon séjour de recherche. Mais j'aime tellement l'idée, qui me rappelle de nombreux livres des avant-gardes, que je prends quelques lignes pour en parler malgré tout. Il s'agit d'un ensemble de poèmes écrits, à Paris, à partir de mots collectés sur ses trajets en vélo ou en bus de janvier à juin 2000 (texte « écrit-monté »). Des mots ont été effacés et recouverts de blancs pour constituer les poèmes.

mardi 24 juin 2014

Music of silence, Yoko Ono



Parlant de stratégies mises en place par les artistes pour évoquer la disparition, l'effacement, d'un proche, impossible de passer à côté de l'oeuvre de Yoko Ono : deux minutes de silence enregistrées en hommage du foetus mort lors de sa fausse couche. Ce qu'il reste, ce qui a été de cette existence: du silence, quelque chose proche du rien, quelque chose qui n'avait probablement même pas de nom. Juste avant la fausse couche, le battement de coeur du foetus avait été enregistré. Il a été intégré dans l'album Life With The Lions de Lennon et Ono en 1960, suivi des deux minutes de silence.

lundi 23 juin 2014

Ne vous faites pas de souci, Christian Boltanski

Sans-Souci, Christian Boltanski

Sans-Souci, Christian Boltanski, 1991, 16 pages, 22 x 29, 56 photographies
Sans-Souci est un album montrant des scènes de la vie quotidienne des soldats de la Wehrmacht durant leurs permissions. Dans Archives (1989), il mélangeait sur une même page des photos de juifs et de nazis, mélangeant bourreaux et victimes, et montrant que rien ne permettait de les distinguer les uns des autres. Dans Sans-Souci (1991), Boltanski aligne les souvenirs heureux des soldats nazis dans un élégant album photo. Il laisse émerger ainsi la dualité qui nous compose tous, l'innocence et la culpabilité qui sommeillent en chacun de nous.






dimanche 22 juin 2014

Des plombs pour les morts, Léna Goarnisson

Memento Mori


Pour faire cette oeuvre commencée en 1997, Lena Goarnisson choisit dans la presse un fait divers dans lequel il y a eu un mort, et envoie aux proches, en mémoire du disparu, un objet en plomb. Une relation prend forme et fait trace autour d'une action commune.

La question de notre relation aux morts, mais aussi celle des rapports sociaux, a été choisie comme point de départ d'une réflexion collective. Depuis plus de 15 ans, 650 objets ont été créés, offerts au public contre une histoire ou intégrés dans une installation. Ces objets en plomb ne «peuvent pas faire image», dit l'artiste. Ils sont considérés comme des « objets de parole » puisque l'artiste se déplace à la rencontre de leurs « porteurs » et installe ainsi un dialogue, une relation dans le temps. De ces rencontres naissent parfois des créations à plusieurs voix. Ces rencontres et créations communes sont documentées par des livres, vidéos, photographies, tracts, etc.



Le plomb 40 en mémoire de Elvia Cortez, paysanne colombienne décapitée à l'explosif par un collier piégé en mai 2000, a été déposé dans la croix votive de la chapelle Santa Berbara de Ciablùn, lors d'un séjour d'été en juillet 2000 dans le chalet de la famille Dapoz à La Vál (Dolomites). Selon des amis italiens, le plomb n'y est plus.

Jeter les yeux de côté, 1992
L'installation «Jeter les yeux de côté» est faite de piquets de bois sur une plage, qui empalent des poissons (maquereaux). Des rubans jaunes sont noués aux piquets. Cette action était une première mise en forme pour un projet devant se dérouler sur plusieurs jours, jusqu'à ce que les poissons se fassent manger par les oiseaux. Le projet n'a jamais été réalisé mais a donné lieu à une série de dessins à la mine graphite et à l'aquarelle montrés à la Galerie du Chai à St Brieuc et au Musée des Beaux Arts de Brest en 1993-1994.

Source: http://www.assoate.infini.fr

samedi 21 juin 2014

À cause de la lettre qu'elle avait laissée et de toutes les espérances de bonheur, Christian Boltanski

En faisant des recherches dans le fond d'archive de Boltanski à la FRAC de Rennes, je suis tombée sur ce récit-souvenir écrit par Boltanski sur l'immigration (malheureuse) de sa grand-mère. Je n'ai pas noté les références du livre ni le contexte de l'oeuvre, s'il s'agissait de Mail Art ou d'autre chose. Je ne peux m'empêcher d'interpréter les photographies de gauche à la lumière du texte de droite, voyant dans l'urne du milieu le réceptacle des cendres de cette femme avec toutes ses espérances de bonheur consumées. 



vendredi 20 juin 2014

Combler l'image, Christian Boltanski

Ces deux livres d'artiste de Boltanski sont construits de la même manière: livret composé de photocopies de photographies en noir et blanc accompagnées d'un court paragraphe les décrivant. On sent (ou l'on construit) une trame narrative. Pourtant, la relation qu'entretient le texte et l'image est si différente dans les deux livres que le texte remplit le sens de l'image de manière presque opposée. 




Tout ce que je sais d'une femme qui est morte et que je n'ai pas connue (1970) rassemble des photographies anonymes données à Boltanski par l'artiste Luis Caballero. Boltanski les décrit minutieusement comme s'il essayait de prendre la place de la photographie. L'impression de neutralité qui émane du texte est proche du formalisme du Nouveau Roman.



Dans L'Appartement de la rue de Vaugirard (1973), Boltanski semble également décrire méthodiquement les images pour en déduire quelques interprétations. Mais il décrit des scènes qui n'existent plus: il imagine la vie magnifique qui a eu lieu dans les pièces d'un appartement à présent vide. Comme sous la photographie ci-dessous d'un salon vide avec une cheminée condamnée: «Un bon feu brûle dans la cheminée. Assis dans un fauteuil confortable recouvert de velours vert, un homme lit son journal. Sur le mur près de la fenêtre sont accrochées des aquarelles représentant des vues du port de La Rochelle.» Et sur la page de droite: « La table est mise dans la salle à manger. On doit attendre des invités. Des verres à pied, des assiettes blanches à liserons bleus, ainsi qu'un bouquet de fleurs posé sur la cheminée montrent qu'un soin particulier a été accordé au décor.» Alors que le texte semble décrire avec la plus grand neutralité la photographie, le fait qu'il évoque une scène absente remplit l'image de spectres et de mélancolie.





Dernières volontés, Lena Goarnison




« Sur 245 condamnés à mort exécutés dans l’état du Texas depuis le 12 juillet 1982, 46 ont refusé de sacrifier au rite du dernier repas. No meal today donne copie de leurs fiches de police. Le 28 mai 1997 Robert Madden demande que son dernier repas soit servi à une personne sans-abri. »

Sur certaines fiches, la date de l'exécution et le mot «exécution» ont été ajoutés à la main. Le récit des  délits commis (souvent une accusation de meurtre, parfois de viol) fait passer leur statut de victime (de l'exécution) à bourreau, en boucle, sans qu'on parvienne à s'arrêter sur une émotion plus qu'une autre.




GOARNISSON Léna, No Meal Today, Collection Simple Edition, Brest, 2001.
[48 pages], reliure spirale, impression noir & blanc, 24 x 21 cm