jeudi 21 février 2013

Retour sur la Codex Book Fair

La semaine dernière, j'ai été à la CODEX International Book Fair, un événement qui rassemble tous les deux ans des artistes, centres et éditeurs internationaux spécialisés dans le livre d'artiste. J'étais super impatiente parce qu'on m'en avait parlé comme l'événement le plus important sur le livre d'artiste en Amérique du nord, qu'il était censé faire plus de place au livre comme oeuvre d'art que ne le faisait la New York Art Book Fair (à laquelle j'avais été en septembre dernier) et mes attentes étaient hautes. Tellement hautes que j'avais même prévu d'y consacrer plusieurs jours (vous me voyez venir). 

L'exposition a eu lieu cette année à Richelieu, un bon deux heures en transport depuis San Francisco. Le Craneway Pavillon a été conçu par l'architecte industriel Albert Kahn en 1931 pour Ford qui s'en servait comme salle de montre. La structure est magnifique, verres et aciers, lumière naturelle grâce à l'accumulation de fenêtres, avec vue sur l'océan et coucher de soleil en bonus sur un arrière-fond de ville brumeuse. Ma première pensée, en entrant: qu'Expozine serait tellement malade dans un lieu comme celui-là, et tellement plus respirable aussi. Malgré la foule, on déambule facilement dans les couloirs, et le regard ne s'empâte pas à force de stimulations.





 



Je ne vais pas passer en revue tous les livres découverts. J'ai vu des livres-accordéons, des flip book, des livres reliés à la main, des livres-objets, des livres-cocotte, des livres sérigraphiés, des livres-cuillères, des livres qui font des bruits, des livres dont les petites lumières s'allument quand on l'ouvre, des livres en verre, des livres en cuir, des livres sans texte. J'ai vu surtout beaucoup de livres très bien faits. Et de l'excitation, l'angoisse de ne pas tout retenir, de ne pas pouvoir parler avec tout le monde, je suis passée rapidement à une espèce de lassitude. Oui, une lassitude devant le «bien-fait» justement. Des livres bien reliés, composés de jolies peintures illustrant des textes classiques, ou l'inverse, dans du beau papier fait main. De belles impressions aux couleurs pastels. Des livres qui me donnaient l'impression d'être toujours les mêmes, et de n'avoir rien à dire d'autre que «je suis beau». Et je me suis surprise à chercher des livres laids. De la photocopie. Du zine.

Je réalise que mon travail se trouve quelque part entre les deux pratiques. Du fanzine, j'aime l'accessibilité, la préférence du fond sur la forme, la liberté de contenu. Du livre d'artiste, j'aime la réflexion accordée à la forme comme médium, le travail sur les matériaux, la finesse du travail. Certains parleraient d'un espace «brouillon mais singulier, biens ficelé mais thrash...», et il m'arrive d'être d'accord avec eux.

Beaucoup de belles découvertes et rencontres, néanmoins. Dont voici un petit échantillon.





Casey Gardner, Body of INquiry, 2011

Parce que des organesBody of Inquiry is a letterpress printed triptych structure holding a sewn codex within the subject’s torso. It is a book of display and intimacy opening to a large format with tiny details investigating the marvel of our physicality.




Sabine Gold, 3 Generations, 14 x 14 '', 2012

Sabine Gold, 4 Generations, 2012

Sabine Gold, 4 Generations, 2012
Pour la référence à la mémoire familiale et la composition: La boîte contient 4 petits livres carrés présentant 4 générations de femme: la grand-mère, la mère, la fille et l'artiste elle-même. Pour chacune, l'artiste a reporté les dix mots les plus importants pour elles, une photographie de leurs yeux, et de leurs empreintes digitales. Chaque couverture reprend un pattern significatif pour chaque femme. Le livre est beau, touchant.





Diane Jacobs, Woven hand-set derogatory words used against women letterpress printed on paper.11" x 23" x 3", 2010
Pour les pires surnoms qu'on nous donne: «Over a three-year period I collected slang and derogatory words that exploit women. The exhaustive list came from friends, family, and several dictionaries on slang. Strangers also contributed by writing on anonymous pink and blue cards their answer to the question what are the worst names you have ever been called? In my first projects, I sculpted hats, bras, and underwear made of letterpress-printed woven paper. This series of work makes feminist references to craft, the body, and a misogynist culture.» Diane Jacobs.


Alice Austin, Milk, Butter, Eggs, 73⁄4” x 5 3⁄4“, 2004


Pour les fenêtres depuis lesquelles on voit le quotidien: “Milk, Butter, Eggs,” is a visual reflection on the repetition of the daily chores at my household. The cover is an abstract shape, perhaps a dinner bell, perhaps a feather duster, surrounded by a grocery list - the eternal milk, butter, eggs. The book is a quiet meditation on the routines of daily life. Alice Austin










Pour la simplicité des reliures, la récurrence du patron, les superpositions: Denise Bookwalter



Kathy Bruce, Estuary Box, 2013
Kathy Bruce, Longing and Desire, 2013
Pour l'anatomie, le côté craft, l'aspect ludique: Kathy Bruce







Parce que ça me rappelle le travail de Lisa Kokin: Jody Alexander





Robbin Ami Silverberg, Self scrutiny, 2011
Glass mirror, archival inkjet text and images, Dobbin Mill papers made from cotton, abaca & pulped cataloged cards, library catalog cards, silk book cloth, brass hardware
Set of 49 cards: 3” x 5” each

Parce que ce n'est pas seulement beau: «This box of cards tells the story of a man’s attempt to face the ‘fact’ that his mirror image has become independent of himself. The paper and mirror card were fabricated each with a hole, that keeps them in sequence on a screw post, and which, references the missing hole in the last line: “And the strangest of all, the glass had no trace of a bullet-hole.” 

For this artist book edition, I worked with cards that have been donated courtesy of the Brooklyn Museum Libraries and images of cards in the still active Petofi Literary Museum archive in Budapest. By repeatedly writing/typing/painting and re-writing actual cards along with fictitious ones, I was able to re-create both the storyline and my own commentary. The latter appears as notational references about simulacrum and hyper-reality.» Robbin Ami Silverberg

mercredi 6 février 2013

What do you love?

Handicapés, déficients intellectuels, attardés, malades mentaux, personnes à... il y a des mots sur lesquels on butte parce qu'ils appartiennent à une époque trop lisse, d'autres à une époque où le malade était un fou. Au Creativity Explored, c'est simple, on les appelle des artistes. C'est une galerie sur laquelle je suis tombée  par hasard et qui m'a valu déjà plusieurs visites depuis mon arrivée. À l'arrière  se trouve un atelier gigantesque accueillant plus de 120 artistes chaque semaine. Le lieu est étourdissant, et magnifique. 

La première fois que je suis passée, c'était un dimanche. Chelsea Wong, à l'accueil (entre parenthèses, une illustratrice super talentueuse, ça vaut le coup de faire un tour sur son site), a pris le temps de m'expliquer le fonctionnement et le but du lieu. Elle m'a laissé me promener parmi les oeuvres, prendre des photos, m'a expliqué l'histoire ou la personnalité de certains artistes, et m'a invitée à revenir le lendemain pour voir l'atelier en action. 





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Le lendemain, l'impression qu'ils m'ont faite est encore palpable, presque visible. Déjà, c'était troublant, de parler avec eux dans une langue étrangère. C'était comme si nous partagions le même handicap, de la communication. Et de les voir travailler aussi, méthodiquement, passionnément. Certains viennent ici quatre jours par semaine depuis trente ans, répéter ce geste qui n'a d'autre but que lui-même. Parce que, si quelques uns se soucient de leur vente (ils touchent 50 % comme dans les autres galeries), la plupart ne se préoccupent pas de l'après. Chelsea me disait qu'elle regrettait qu'ils n'arrivent pas à jauger leur talent: «On leur annonce qu'ils ont reçu un prix prestigieux, ils haussent les épaules et repartent dessiner. Ca ne signifie rien pour eux». Je ne crois pas que ce soit un problème. Non, il n'est pas là le problème. 

J'y retourne cette semaine. Pour assister à un cours. Car leur approche pédagogique m'intrigue. Du peu que j'ai vu, on dirait que toute relation de pouvoir ou de domination est gommée. Aucune condescendance. Pas d'illusions.

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En attendant, et même si ça n'a rien à voir avec ma thèse, voici quelques oeuvres sur lesquelles j'ai accroché:

Les dessins de Andrew Li, pour lesquels j'ai eu un véritable coup de coeur. J'aime le trait rapide au feutre, le détail des visages, l'impression d'arrêt sur image, et la répétition excessive de certains patterns (souvent des animaux)







Les incroyables histoires de James Miles





Elvis, Bob Marley, Mary Poppins, Abraham Lincoln de Walter Kresnik







 Les portraits de Thomas Pringle





Les «carottes saumon» de Evelyn Reyes, qui créé toujours les mêmes patterns selon la même routine, presque un cérémoniel qui ne supporte aucun écart. On peut l'acheter version papier cadeau, et j'avoue imaginer facilement le pattern sur un sac, un coussin ou une petite robe. Mais j'en parle surtout pour l'impact qu'a eu sur moi le fait de la voir dessiner, et de voir cet amoncellement de feuilles sur lesquelles des «carottes» de toutes les couleurs sont répétées avec le même soin. Ça m'a ramené au simple geste, du premier dessin, celui qu'on griffonne et qui fait juste du bien, au-delà de toutes les raisons qui motivent les gestes qui suivent. Evelyn Reyes ne supporte pas qu'on achète ses oeuvres, de les voir disparaitre.



Les gens chocolats, fraises et vanilles de Antonio Benjamin. Parce que son travail, dit-il, «is about a group of people. Chocolate, Strawberry and Vanilla people, they all think different.»










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Ah oui, il y avait ça accroché au mur. Une question: «What do you love». Et tout un tas de réponses. Dont «Annie Hall», «clean teeth» et «kissing».