vendredi 23 novembre 2012

Les gestes d'un cérémonial manqué


«Notre responsabilité est-elle donc de citer et de répéter sans fin les mots des autres afin de les aider à survivre? Ou bien sommes-nous responsables de quelque chose d’autre, du geste unique qui aura d’abord produit de telles paroles et donc permis de telles citations? Citons-nous simplement pour répéter les mots de l’autre, ou bien nous le faisons pour donner corps à un geste inimitable, une façon singulière de penser, une manière comique de parler?»
Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde.

Comment parler de l’autre à qui l’on survit? Comment canoniser sa mémoire sans le trahir? Comment lui rendre hommage sans le faire mourir une deuxième fois? Comment témoigner de celui qui n’est plus là sans l’écraser sous un témoignage égotiste centré autour de ce qu’il nous laisse, de nos propres douleurs et de nos propres souvenirs? Derrida a sans arrêt remis en jeu ces questions dans les oraisons funèbres qu’il écrivait, malgré tout, à chaque mort d’un proche. «Parler est impossible, dit-il, mais se taire le serait, ou s’absenter ou refuser de partager sa tristesse[1].» Parler malgré tout. D’abord, malgré la souffrance qui nous laisse interdits et rend toute prise de parole impensable, et pourtant nécessaire. Malgré aussi l’impossibilité de choisir entre ces deux infidélités : d’un côté, se contenter de citer, s’effacer devant la parole du mort serait un «trop de fidélité [qui] finirait par ne rien dire, et ne rien échanger, il retourne à la mort. Il y renvoie, et renvoie la mort à la mort[2].» De l’autre, en évitant toute citation, toute identification, dit Derrida, « on risque de le faire disparaître encore, comme si on pouvait ajouter de la mort à la mort, et indécemment la pluraliser ainsi. Reste à faire et à ne pas faire les deux à la fois, corriger une infidélité par l’autre[3]».

Témoigner comment, et témoigner pour qui? Derrida le rappelle, une autre trahison serait de croire que l’on continue à parler à cet autre, et pour cet autre ; un autre qui est irrémédiablement et à jamais absent. On le sait, depuis Freud, que le travail de deuil «normal» passe par un mouvement d’intériorisation de l’objet aimé. L’autre n’est pas nous, mais est une image en nous, «intériorisation de ce qui ne saurait jamais être intériorisé, de ce qui est toujours devant nous et au-delà de nous[15] » : À la mort de l’autre, nous sommes voués à la mémoire, et donc à l’intériorisation, puisque l’autre, au-dehors de nous, n’est plus rien; et depuis la sombre lumière de ce rien nous apprenons que l’autre résiste à la clôture de notre mémoire intériorisante [. La mort ] rend manifestes les limites d’un moi ou d’un nous tenus d’abriter ce qui est plus grand et autre qu’eux hors d’eux en eux[4].

Peut-être alors faut-il commencer par accepter qu’au tout commencement de l’écriture, on écrit avant tout pour soi? Pas encore pour construire une mémoire, mais pour colmater l’absence intolérable, le trou que laisse celui qui vient de nous quitter. Dans son analyse du deuil, Freud remarque que le processus passe paradoxalement par une période d’intense dépense d’énergie envers le sujet mort, pendant laquelle chacun des souvenirs et des espoirs est surinvesti[5]. «Il ne s’agit donc pas d’une acceptation ou d’une résignation au fait que l’objet n’existe plus, mais d’une recherche d’intimité avec cet objet, d’une volonté de savoir ce qu’il en est de la mort et du mort, et par conséquent de comprendre les contours et les fils qui tissent une vie[6].» Pour mieux comprendre le processus à l’oeuvre, Freud le compare aux fils de la cicatrice qui doivent être maintenus le plus serré possible tant que la plaie est ouverte. Ce n’est qu’après s’être assuré de la cicatrisation que l’on peut s’en débarrasser[7].

[1] Jacques Derrida, Mémoires – Pour Paul de Man, Paris, Galillée, 1988, p. 15.
[2] Toutes les oraisons funèbres écrites par Derrida ont été rassemblées dans un recueil, publié d’abord en anglais en 2001, puis en français en 2003. Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Paris, Galillée, 2003, p. 71-72.
[3] Ibid., p. 71-72.
[4] Ibid., p. 53.
[5] Sigmund Freud, Deuil et mélancolie, Paris, Payot, 2011.
[6] Ibid., p. 31.
[7] Cette image rappelle aussi que l’étape finale du deuil coincide avec une cicatrisation, donc une immobilité, une staticité des liens avec le défunt. C’est l’étape des récits ordonnés, linéaires qui ensevelissent le mort, le font mourir une seconde fois.

dimanche 18 novembre 2012

Albums de famille, Eric Kessel




 

Erick Kessel collectionne les photographies amateurs et les albums de famille. Pour l'exposition Album Beauty, il en présente des centaines racontant des histoires, toutes différentes, et pourtant familiaires. Certains albums sont grossis en format gigantesque sous la forme de papier peint comme pour attirer l'attention sur leurs imperfections, d'autres en format original.

"A long and dedicated search through photo albums will occasionally reveal something less than perfection, something other than an entry in the competition to appear normal. And in these cracks, beauty may be found."

Kessel a également organisé une installation à la FOAM Gallery à Amsterdam dans laquelle il exposait toutes les millions de photos qu'il avait téléchargées en 24 heures via Flickr.
Source: itsnicethat, foam

mardi 13 novembre 2012

Mirror, Ken Lum




Ken Lum, Mirror Maze with 12 Signs of Depression (2002-2011), Vancouver Art Gallery

Je ne suis pas folle de tout le travail de Ken Lum, mais sa réflexion sur l'identité et la société dans ses oeuvres sur miroir me fascinent. Comme cette installation immersive découverte à Vancouver:  Mirror Maze with 12 Signs of Depressions, un labyrinthe constitué de miroirs orientés de façon telle que le spectateur perde immédiatement tout repère spatial. Les différents angles projettent une multitude de reflets de soi, nous forcent à avancer à tâtons, les bras tendus, tandis que 12 phrases extraites d'un diagnostic médical sur la dépression ("I have no friends," "You'd be better off without me") et gravées sur la surface des miroirs se confondent à l'angoisse et la désorientation provoquée par l'expérience.

«it is a cross between a mirror maze and symptoms of clinical depression. A mirror reflects a person’s own image and consequently, one knows them self. Ken Lum believes we live in confusing times and has chosen to fragment and alter the images produced by the mirrors.»

What do you want, Marina Roy




Che Vuoi, Animation, 5 minutes, 2010

C'est à Vancouver que j'ai découvert le travail à l'intersection du langage et des arts visuels de Marina Roy. J'avais d'ailleurs déjà parlé de son travail sur des livres recyclés il y a quelques mois. “Che quoi”, le titre de sa vidéo, est un concept lacanien qui met l'emphase sur la place de l'Autre dans la question du désir. Il questionne l'énigme de l'impénétrable désir de l'Autre. Qu'attendent les autres de moi? Qui veulent-ils que je sois? Que veulent-ils voir en moi?

«But even the other also doesn't know what s/he really wants, the unconscious is driven by what this other thinks and other wants, and this continues ad infinitum. Desire is like a contagion that is passed on from one generation to the next.»

Source: MarinaRoy

dimanche 4 novembre 2012

L'autopsie du quotidien au CCA



Dix livres issus de L'Autopsie du quotidien seront exposés au Centre canadien d'architecture de Montréal à partir du 13 novembre dans le cadre de l'exposition ABC: MTL. Les couvertures, sérigraphiées par nos petites mains, seront livrées demain au CCA pour l'assemblage final. Un  gros merci au graphiste Simon Dupuis pour son travail et sa disponibilité malgré le rush.

«Un atlas. Un bricolage. Une collection de stratégies et d’éléments variés permettant de comprendre Montréal. ABC : MTL est un abécédaire urbain et une initiative de source ouverte qui cartographie la ville contemporaine de diverses façons, à partir de différentes techniques. On a choisi plus de 90 contributions, dont des photographies, de la musique en vidéo, des sculptures et installations, des ateliers, des conférences, des cartes postales, des interventions et des spectacles, parmi les propositions soumises lors d’un appel continu. Ces contributions forment maintenant un lexique de la ville où se trouve le CCA, et elles donnent une plateforme aux talents créateurs de la ville.»

Source: CCA