vendredi 31 août 2012

Les artefacts d'un amour imaginaire, Orhan Pamuk


Je n'ai jamais lu de romans d'Orhan Pamuk, le prix nobel turc, mais je ne résiste pas à parler de son «musée de l'innocence», encore un objet hybride entre le document et la fiction, la littérature et l'art, voué à la mémoire. Le Musée de l'innocence, c'est d'abord un roman de 700 pages racontant l'obsession maladive de Stambouliote Kemal, un riche turc qui se met à collectionner tous les objets reliés à son amour impossible, sa jeune cousine pauvre Füsun.

Mais c'est aussi un vrai musée qui rassemble les centaines d'objets collectés par le héros fictif du roman: robes, bijoux,épingles de cheveux, ustensiles de cuisine, crayons, 4.213 mégots fumés par Füsun, affiches de cinéma des films vus ensemble, bibelots subtilisés chez ses parents (et remplacés pour ne pas éveiller les soupçons, puis volés à nouveau), poignées de portes d'Istanbul qu'elle a peut-être touchées...

Pamuk a travaillé sur ce projet pendant plusieurs décennies, en parallèle à l'écriture du roman. Il a été aidé par plusieurs commissaires et artistes pour réaliser cette exposition. Le musée présente 83 cabinets, correspondant aux 83 chapitres du livre. Outres les artefacts prétendument liés à Füsun, on trouve des vidéos et des installations sonores décrivant l'Istanbul des années 1950, et des photographies fabriquées pour représenter des scènes du roman.

Quand on m'en a parlé, la personne, fascinée, me racontait l'histoire comme si elle était vraie. D'un homme, obsessif et inconsolable, qui ramasse pendant des décennies les traces d'un amour passé. Est-ce que le fait qu'il soit fictif lui donne moins de poids? Je me rends compte que ma curiosité s'étiole un peu, effectivement, en passant de l'exhibitionnisme d'un échec amoureux à celui de l'écrivain à l'oeuvre.

"Il y a douze ans, j'ai acheté une maison là-bas dans l'idée d'en faire un jour un musée, celui d'une histoire imaginaire. La maison est petite mais possède quatre étages : je vais y exposer tous les objets qui figurent dans mon roman. Mon fantasme était d'ouvrir le musée le jour de la publication du roman, le livre représentant une sorte de catalogue du musée. Si vous vivez loin d'Istanbul, vous pouvez lire le livre sans vous préoccuper du musée, car la littérature passe avant tout. C'est pourquoi j'évite en général de parler du musée en premier. Le roman se suffit à lui-même. Le musée se calque sur les quatre-vingt-trois chapitres du livre : il possède quatre-vingt-trois unités, boîtes ou vitrines, chacune portant le titre d'un chapitre. Installation, art contemporain : appelez ça comme vous voudrez, mais ce musée me prend de plus en plus de temps et commence à détruire l'écrivain que je suis ! J'ai acheté et collectionné les objets exposés au fur et à mesure que j'écrivais le roman. J'ai acheté les vêtements que porte Füsun dans le livre avant de commencer le texte. Je vais les exposer, comme les objets qu'elle utilise ou les tickets de la tombola à laquelle ils jouent ensemble dans les années 70. Nous avons aussi des objets imaginaires, par exemple une marque de soda fictive : pour cela, j'ai travaillé avec des publicitaires qui, généreusement, ont recréé des films. En revanche, il n'y aura pas de photos des protagonistes, de la même façon que je n'ai jamais permis qu'on imprime un portrait en couverture de mes livres. Au lecteur d'imaginer les personnages. Dans le livre, on trouve un ticket gratuit pour le musée que j'ouvrirai dans quelques mois. En plus d'être écrivain, je suis donc à présent propriétaire d'un musée, commissaire d'exposition et même artiste !"

Source: paperblog.fr

lundi 27 août 2012

Choses suspendues, Beili Liu






The installation consists of hundreds of Chinese scissors suspended from the ceiling, pointing downwards. The hovering, massive cloud of scissors alludes to distant fear, looming violence and worrisome uncertainty. The performer sits beneath the countless sharp blades of the scissors, and performs an on-going simple task of mending. [...] As each visitor enters the space, one is asked to cut off a piece of the white cloth hung near the entrance, and offer the cut section to the performer. She then continuously sews the cut pieces onto the previous ones. The mended fabric grows in size throughout the duration of the performance, and takes over the vast area of the floor beneath the scissors.
Source: thisIsColossal

mardi 21 août 2012

Écrire sur le montage d'un récit de mémoire



1. Lire, lire, lire.
2. Noter toutes les idées des autres (et les miennes aussi) sur un long document word
3. Poster quelques commentaires sur Facebook pour avoir l'impression d'exister encore socialement.
4. Imprimer et relire le document.
5. Marcher, marcher, marcher en repensant aux idées.
6. Rentrer, découper les idées, les regrouper en catégories.
7. Jeter un coup d'oeil à Facebook.
8. Essayer de construire un plan.
9. Prendre un bain (essayer de noter des idées (géniales) sur un bout de papier mouillé).
10. Revenir au plan.
11. Préparer des muffins
12. Revenir au plan.
13. Facebook.
14. Réorganiser les bribes de texte selon le nouveau plan.
15. Retravailler le plan selon la réorganisation des bribes de texte.
16. Manger un muffin.
17. Commencer à écrire.
La technique est éprouvée, mais elle prend du temps. Et vous, vous les écrivez comment vos articles?

samedi 18 août 2012

L'histoire du père ou de l'oeuf

«He makes out of myrrh an egg as big as he can carry. Then he tests it to see if he can carry it. After that he hollows out the egg and lays his father inside and plugs up the hollow. With father inside the egg weighs the same as before. Having plugged it up he carries the egg to Egypt to the temple of the sun.»

Hekataois fr. 324 Fragmente der griechischen Historiker

vendredi 17 août 2012

So many stories in the big city, Gail Albert Halaban










«There is no sex or violence. But there is something compelling about being able to see into the private worlds of ordinary people. The voyeuristic, slightly melancholy effect recalls certain paintings by Edward Hopper. Halaban also took pictures of people while in their apartments with them, and these have a poignant intimacy. [...] While the photographs shot from distant windows suggest a kind of surveillance, in fact the artist collaborated with her subjects and asked them to pose and position themselves in their homes for the camera. So they are a form of portraiture. Scale is important too. Because the people are so tiny in proportion to the whole picture, there is an expansive effect. And for the same reason, there is a sense of social amplitude: so many buildings, so many people, so many stories in the big city.» 

jeudi 16 août 2012

Important Artifacts and Personal Property from the Collection of Lenore Doolan and Harold Morris





Important Artifacts and Personal Property 
from the Collection of Lenore Doolan and Harold Morris
Including Books, Street Fashion, and Jewelry by Leanne Shapton

Lenore Doolan et Harold Morris se rencontrent dans une soirée, tombent amoureux, vivent ensemble, prennent conscience de la fragilité de leur relation, se séparent. Une histoire banale - oui - racontée sous la forme d'un authentique catalogue de vente aux enchères. Chapeaux, ustensiles de cuisine, photos, cartes postales, tickets et programmes de spectacles, mails, chaussures, trousses de toilette, parapluies, livres…, chaque lot est numéroté, photographié et décrit en détails.

À travers les photographies des «effets personnels» et les descriptions qui les accompagnent, Leanne Shapton raconte l'histoire d'un échec amoureux, révélant les rituels intimes qui s'accumulent au fur et à mesure que le couple se construit une mémoire commune.

Encore quelque chose que j'aurai voulu écrire.

Image fantôme



Après deux semaines à travailler sur la notion d'image survivante de Georges Didi-Huberman - notion centrale pour ma thèse (les survivances sont ces images du passé, refoulées, oubliées, qui ressurgissent de manière anachronique dans un temps présent, dès lors, complexe, hybride, polymorphe) -, j'ai cru pouvoir lui faire faux bond le temps d'une soirée en sérigraphiant quelques images pour me détendre. Non seulement mes essais ont raté, mais surtout, images après images, la notion de survivance est venue déranger, rattraper ma pratique: sur le coin gauche de l'image ont surgi les traces de photos d'identité de mon père imprimées des mois plus tôt. Restes d'anciens passages, témoins d'un mauvais nettoyage surtout. En sérigraphie, on appelle aussi ça une image-fantôme. 

A solution for many problems



Source: etsy, Fuck yeah, book arts

vendredi 10 août 2012

En périphérie, Ross Racine







Ross Racine dessine des paysages impossibles de banlieue vue du ciel. Le paysage périphérique, chez lui, pousse à l'extrême les standards des «suburbs» nord-américains, leur symétrie, leur géométrie maladive, la répétition à l'infinie du rêve de la classe moyenne : une maison avec un jardin et un garage, au bord d'une rue tranquille, proche d'une autoroute qui mène directement aux lieux fonctionnels du quotidien (centre commercial, entreprise, loisirs) .

C'est un peu comme ça que j'imagine, aussi, le paysage mental de «ceux qui s'accumulent», pour reprendre l'image d'une amie dans une de ses nouvelles: «il rêvait d'un lieu où l'on se renouvelle au lieu de s'accumuler». Comme les gens de banlieue enlisés dans leur géographie parfaite, je me demande s'il n'y a pas un âge après lequel on n'arrive plus à se renouveler. On se déplace, mais on est toujours le même. On n'a plus la force de se surprendre, encore moins de devenir quelqu'un d'autre. Parce qu'il faudrait lâcher ce qu'on a accumulé et qu'on est pris d'une peur nouvelle : la peur d'avoir moins à la fin qu'au départ.

Alors on change de ville; mais ça ne bouge plus. Ca ne nous atteint même plus. Ça n'atteint plus le fond. Peut-être est-ce là que la plupart d'entre nous laisse le mouvement, les désirs et les révolutions aux générations suivantes, en espérant qu'elles soient plus rapides et atteignent le but qu'on s'était fixé avant d'être recouvert par la frousse.

Source: Weburbanist, Ross Racine.

mercredi 8 août 2012

Comment le représenter, Ron Mueck





Ron Mueck réalise des sculptures hyperéralistes de corps humains à des échelles fantasques. Les scènes sont toujours hantées d'une solitude ou d'une mélancolie, et couvrent toutes les étapes de la vie, de la naissance à la mort. Son oeuvre la plus connue est Dead Dad, une sculpture en silicone de son père mort, jugée par beaucoup impudique. Le corps est reproduit dans ses plus minutieux détails, les veines, les rides, les grains de beauté, les rougeurs, la pilosité, la peau détendue. Les cheveux sont ceux de l'artiste. 

Comme dans la dernière installation de Sophie Calle, exposant une vidéo de sa mère au moment exact de sa mort, je me demande ce que l'artiste veut vraiment montrer dans cette oeuvre. Je ne pense pas qu'il faille s'attacher à sa valeur mimétique. D'ailleurs, la taille de la sculpture rappelle que l'illusion n'est pas parfaite, que la sculpture n'est pas réelle. Ici, ce n'est pas le père de Ron Mueck qu'on voit, ce n'est pas l'homme: c'est peut-être plutôt la représentation d'une intimité qui nous échappe, ou alors celle d'un affect: l'angoisse de l'absence, de la perte, de la mort, réanimée justement par la rencontre de la vie et de la mort.